Anarchie « trublionnaire » ou mouvement révolutionnaire ?

Étudiant mandaté à une coordination nationale étudiante (CNE), je suis tombé sur cette revue extraite du fonds de la bibliothèque de l’Institut de géographie de Nanterre (Faculté des Lettres), cet exemplaire allait partir à la benne.

Extrait (pages 778-781) du numéro 27 (juillet-août 1968) de la revue Projet créée en 1967 et animée par le catholicisme social. Anciennement dénommée Action populaire, la revue est animée par les jésuites du Centre de recherche et d’actions sociales (CERAS).

Revendication. Contestation. Créativité.

On ne peut expliquer que quelques semaines après une révolte limitée au secteur de la Faculté des Lettres de Nanterre, l’économie française se soit trouvée paralysée durant une vingtaine de jours par dix millions de grévistes, sans se référer à une dynamique propre du mouvement étudiant. La dynamique révolutionnaire du mouvement étudiant ne peut se comprendre qu’en analysant la situation sociale dans laquelle ce mouvement a évolué.

Durant sa période de revendications le milieu étudiant s’est heurté, à la fin des grèves de novembre 1967, au paternalisme et à l’immobilisme de l’administration universitaire : commissions paritaires instituant un faux dialogue, parce que paralysée au niveau des décisions par la trop grande hiérarchisation de l’université. La moindre revendication, comme des travaux pratiques avec 25 étudiants maximum, remontait par la voie de la hiérarchie jusqu’au ministre de l’Éducation nationale qui opposait son véto en liaison avec le ministre des Finances. Les étudiants ont compris dès la grève, que toute revendication a en elle-même une dimension politique. Un premier principe s’est ainsi détaché du mouvement, la contestation de l’autorité professorale incapable de satisfaire les revendications, renvoyant à l’autorité du doyen puis à celle du ministre. La contestation devint politique et globale, et le mouvement abandonna après la grève le niveau revendicatif pour atteindre le niveau contestataire. Les étudiants ont pris conscience du paradoxe qui existe entre revendication et contestation ; revendiquer c’est faire appel à la puissance de l’autorité établie, et lui donner l’occasion d’affirmer son pouvoir de récompense en satisfaisant les revendications ; c’est donc la négation de la contestation.

Cette prise de conscience s’est faite assez rapidement, favorisée par une atmosphère tendue, de mise à jour de la répression policière par une minorité anarchiste. En effet dans le courant du deuxième trimestre pour disperser une manifestation pacifique où une trentaine d’« anarchistes » dénonçait avec des panneaux humoristiques la présence de policiers en civil à l’intérieur de la faculté, l’administration au eu cet acte insensé d’appeler cinq ou six cars de la police parisienne. L’affrontement a eu lieu et les policiers ont été rejetés de la faculté. A partir de ce moment la grande majorité des étudiants s’est ralliée aux côtés des « anarchistes » contre l’administration, et le dialogue revendicatif a pris fin. Ce climat de tension a été mis à profit par une minorité d’étudiants d’extrême gauche (jeunesses communistes révolutionnaires, marxistes léninistes…) qui a orienté les étudiants vers une réflexion contestataire.

Mais le premier acte révolutionnaire du mouvement étudiant de Nanterre fut, dans la nuit du 22 mars, l’occupation des locaux administratifs, par environ 150 étudiants, à la suite de l’arrestation de Xavier Langlade, membre du comité Vietnam, lors d’une manifestation bruyante devant l’immeuble de l’American Express. Cet acte s’est avéré efficace puisque Langlade a été relaché. L’action révolutionnaire ayant précédé la réflexion, ce fut le début de la réflexion révolutionnaire mais à l’intérieur de l’université. Des commissions se sont créées formant l’« université critique », malgré la fermeture de la faculté par l’administration ; et déjà à cette époque se dégage une commission « luttes étudiantes et luttes ouvrières » montrant la nécessité pour le mouvement étudiant de sortir de l’université et de prendre contact avec la masse des travailleurs (on ne peut changer fondamentalement les structures de l’université sans changer les structures de la société, car une « université critique » qui refuse l’exploitation économique et intellectuelle de la masse des travailleurs n’a pas de sens dans une société qui continue cette exploitation). La révolution ne peut se faire que par la mobilisation des travailleurs, de cela le mouvement étudiant en a conscience et une dynamique formelle se dégage du mouvement :

premier principe : l’action directe
deuxième principe : la mobilisation directe des masses et de la classe ouvrière pour la lutte contre les structures
troisième principe : une contestation à tous les niveaux se cristallisant dans la créativité.

La réaction de la société face au mouvement étudiant a été très vive : L’Humanité poursuivait ses articles insultant « les groupuscules gauchistes qui font le jeu du pouvoir gaulliste », Combat (qui a nettement évolué depuis) traitait les étudiants de la cité universitaire « d’obsédés sexuels » et Cohn Bendit de « tas de fumier ». Il y eut la non-reconnaissance du mouvement étudiant, pas même une possibilité de dialogue. Pour faire connaître le mouvement étudiant dans sa détermination, une seule solution s’imposait : l’action directe (elle avait été efficace pour libérer Langlade, il fallait la continuer). Les barricades provoquèrent l’évidence : cette société est répressive, la répression est la seule arme du pouvoir.

L’opinion publique eut une réaction favorable aux étudiants, mais uniquement affective et la majorité des gens ne comprirent rien au mouvement qui fut mal jugé par sa violence. Or les étudiants ont été amenés à la violence par le refus du dialogue de la part de l’administration et par les provocations de l’autorité publique qui a fait intervenir le vendredi 3 mai la police dans la cour de la Sorbonne. L’administration universitaire et le gouvernement, en minimisant le caractère résolut du mouvement étudiant, ont été responsables de la violence.

Mais le plus grave pour le mouvement étudiant fut la réserve des syndicats ouvriers. Cette réserve, qui n’avait pas été prévue par les étudiants, est compréhensible pour plusieurs raisons.

La première raison est d’ordre affectif, les ouvriers nous considèrent comme des fils de bourgeois. Comme nous le disait un ouvrier à une assemblée générale du « 22 mars » : « Nos patrons ont été étudiants comme vous, alors que croyez-vous que vous allez devenir plus tard ? » Il est vrai qu’il n’est pas dans l’intérêt propre des étudiants de faire la révolution, mais ce que les syndicats et particulièrement la CGT n’ont pas compris, c’est que sur le conflit de classe se greffait un conflit de génération au niveau des structures existantes, et que la contestation des ces structures pouvait être utilisée par les syndicats en intégrant ce dynamisme dans le mouvement ouvrier et ainsi en éviter les débordements.

La deuxième raison est d’ordre stratégique, la CGT et le PC mécontents de s’être trouvés débordé par la gauche, ont eu peur de ce dynamisme qui aurait pu contaminer la classe ouvrière par la base et faire sauter les cadres bureaucratiques auxquels M. Séguy maintient sa position confortable.

La troisième raison est d’ordre politique et sociologique ; les syndicats et le PC ont une politique au niveau revendicatif (profiter de la faiblesse et de la paralysie du pouvoir après les actions étudiantes pour revendiquer par le moyen de la grève) contrairement au mouvement étudiant qui a une politique de contestation. Les étudiants agissent au niveau de la société globale alors que les syndicats agissent au niveau de l’usine. C’est la fausse opposition entre syndicalisme et politique que proclament les syndicalistes. Par exemple la CGT, contrairement à ce qu’elle exprime sur sa lutte politique contre le gaullisme, n’a pas dépassé le stade de la revendication, car à peine la motion de censure rejetée par le parlement elle s’est proposée de dialoguer avec le gouvernement. La paralysie au niveau de l’action des syndicats et du PC durant les événements de mai, est due à la contradiction fondamentale dans laquelle ils sont enfermés. Comme je l’affirmais plus haut, on ne peut pas à la fois contester et revendiquer, vouloir abattre le gaullisme et lui demander simultanément de meilleurs conditions de vie. Les syndicats et le PC agissent au niveau électoral, refusent les minorités agissantes, préfèrent l’action par la démocratie électorale. En cela ils sont bourgeois, ils sont dans l’opposition d’un système qu’ils ne contestent même pas, ils aspirent au bien-être et à l’amélioration du niveau de vie à l’intérieur de la société capitaliste. Barjonet en démissionnant de la CGT a montré l’embourgeoisement des syndicats. La grève ouvrière n’était pas politique. En fin de compte, qui fait le jeu du pouvoir ?

Seul, face aux CRS, sans l’appui des syndicats ouvriers, le mouvement étudiant a eu du mal à sortir de la violence ; il ne l’a faut que grâce à la manœuvre de de Gaulle qui a déplacé le conflit au niveau électoral. Dès lors les étudiants ont abandonné la violence, car boycotter les élections aurait été une mauvaise stratégie, la majorité des Français croyant encore au caractère démocratique de ces institutions.

Que restait-il à faire pour le mouvement étudiant ? Quelques-uns ont pensé à créer un parti politique pour englober le mouvement révolutionnaire. Mais les partis politiques actuels sont des appareils bureaucratisés (hiérarchisés, où la base n’a pas la parole, où le pouvoir se transmet par délégation) qui sauvegardent leur place dans le système électoral et dans le consensus politique. Or le mouvement étudiant ne tient à pas à rentrer dans des structures qu’il conteste, et il n’y pas de possibilité de contestation, de créativité dans une structure traditionnelle (le PC ne fait jamais d’autocritique et si on n’est pas d’accord avec lui on vous déchire votre carte). Le mouvement du 22 mars a un minimum d’organisation (pas de dogmatisme, nombreuses tendances politiques à l’intérieur comme JCR*, ML*, FER*) pour un maximum d’action. Il semble qu’il y ait un rapport dialectique entre organisation et action. Mais si le 22 mars est en retard en théorie sur l’action c’est qu’il y a refus de théorie au départ mais acceptation d’une théorisation sur et après l’action.

Les étudiants refusent une action dans un parti politique, et pourtant le mouvement étudiant doit et a toujours voulu sortir de lui-même (dès le mois d’avril il a distribué des tracts à la sortie des usines à Nanterre). Pour cela au niveau pratique l’action étudiante doit se poursuivre en contact avec la base des travailleurs et au niveau théorique le problème pour le mouvement est qu’il va falloir trouver des structures pour étendre son impact ; mais les structures traditionnelles ont montré qu’elles freinaient l’action (exemple : paralysie de la CGT et du PC). Le problème crucial actuellement du mouvement étudiant est de trouver une structuration nouvelle qui tienne compte de la base. L’optique des marxistes léninistes est que les délégués ouvriers soient contrôlés par la base qui prendrait des décisions en conseil (contrairement à Séguy élu tous les ans par des délégations à degrés, sans contrôle direct de la base). Cette optique est valable pour l’université comme toute organisation, il s’agit dans tout le système d’installer une pression permanente de la base, qu’elle soit ouvrière, étudiante ou autre.

JCR Jeunesse communiste révolutionnaire
ML les marxistes-léninistes
FER Fédération des étudiants révolutionnaires

Bernard SANTUCCI, étudiant en sociologie à Nanterre. 9 juin 1968.

projet une révolution sommaire

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s