Repenser la notion de pouvoir

Les étudiants mobilisés contre le projet de loi « Travail » le savent bien. Qu’ils soient militants de longue date au sein des organisations, ou nouveaux venus, indépendants comme on les appelle, tous comprennent que ce mouvement – du 9 mars, du printemps de Paris 1 – est avant tout le lieu d’une réappropriation. Celle-ci est largement pensée comme dépendante de moyens d’actions comme l’occupation d’espaces universitaires, urbains et numériques. Ces lieux sont ceux de la diffusion, dans une société ou la communication de masse reste le moyen le plus efficacement reconnu de convaincre. Cependant penser la réappropriation de ces lieux comme un moyen est problématique puisque cela inscrit tout acte politique dans une forme de pouvoir structurellement verrouillée. L’objet de cette tribune est de remettre en question une certaine conception du pouvoir qui répartit arbitrairement entre moyens et fins, et qui travaille silencieusement à saper toute tentative de transformation sociétale, qu’elle soit intellectuelle ou pratique.

L’ouverture des lieux

  Alors que dans le dernier numéro de Manières de voir, l’équipe du Monde diplomatique appelle à « faire sauter le verrou médiatique », on comprend que la réappropriation de l’espace médiatique français est conçue comme la première étape vers l’émancipation politique des personnes (et des biens?). Il s’agit pour Pierre Rimbert et Serge Halimi de fournir les moyens à leurs lecteurs de s’informer en contournant les lieux monopolisés par le pouvoir politique en place, et d’offrir une tribune à repenser la liberté de la presse. L’ouverture du verrou essentiel qu’est le « quatrième pouvoir », mis en place par les industriels et les têtes à penser de la bureaucratie politique, est une condition première au nivellement de la possibilité d’expression.

En ce sens, nous évoquons régulièrement la réappropriation de l’Université par ses « usagers » : ce sont les étudiants et les personnels, enseignants et administratifs, qui sont les plus aptes à faire fonctionner une université libre, dont l’émancipation est gage de la production de savoirs nouveaux et insoumis aux idéologies comme de la diffusion des savoirs anciens et de leurs possibles remises en questions. Donner la possibilité aux étudiants de participer activement à la vie de l’Université en dehors de comités dont l’immense majorité n’a pas vent – par manque d’une information transparente, nous y reviendrons – c’est encore suivre ce principe d’ouverture des lieux.

Dans le « monde du travail » cantonné à la production de la rentabilité, comme dans une sphère inviolable, qui n’est en fait que l’émanation d’une idéologie minoritaire qui a su s’imposer en confisquant les lieux du pouvoir, de nombreuses voix s’élèvent également pour l’émancipation du travail, la remise du pouvoir réel entre les mains de ceux qui produisent. Ce ne sont pas les moyens de production contrairement à ce qu’a pu mettre en avant la pensée alternative dominante du XXe siècle, qu’il faut restituer aux travailleurs – car la matière échappe à tous – mais les moyens de conception. C’est en partant du principe que ceux qui vivent et travaillent quelque part, sont les plus aptes à déterminer ce que sont leurs besoins et les pratiques qui y répondent, que l’ouverture des lieux du travail pourra se faire.

La question de l’espace public

  Mais il reste encore un lieu dont la réappropriation par ses « usagers » est conceptuellement placée loin des enjeux de pouvoir par ceux qui le détiennent. Faut-il donner une autre preuve que le nom qu’on lui assigne : « l’espace public » ? Cet espace, qui devrait être le lieu premier de la vie sociale, celui ou les liens entre les personnes et leurs idées doivent se nouer, est aujourd’hui conçu et transformé par les pouvoirs « publics » comme un espace de distribution des espaces privés. La propagande a tellement bien fonctionné – faut-il préciser que par le biais de la télévision, elle a déversée l’esprit de la publicité de la vie politique dans les espaces privés – qu’aujourd’hui les riverains ont la primauté de la dénonciation alors qu’eux-même choisissent de ne pas investir politiquement les espaces qu’ils dédient à la circulation des biens et des personnes [1]. Dans ces espaces là aussi, nous sommes réduits au statut d’usagers.

Nous nous trouvons aujourd’hui face à une levée réactionnaire dès lors qu’il s’agit de se réapproprier les espaces – qui sont à nous ! – de la vie quotidienne, et la tentation d’aseptisation de l’espace urbain est devenue autogène, puisque les interactions entre inconnus se présentent désormais pour la plupart comme des « sollicitations », avec comme effets de surface l’évitement du dialogue, le sentiment de la possession individuel des espaces collectifs, et comme effets de fond l’opposition mentale entre ceux qui possèdent et ceux qui ne possèdent pas, une cigarette, un euro, un travail, un logement, une famille. C’est en vertu de cette même désolidarisation que la loi « Travail » menace de mettre en porte-à-faux par une concurrence malhonnête, ceux qui ont un emploi, et ceux qui n’en n’ont pas, pour faire oublier le processus d’asservissement auquel elle œuvre.

La question de la manifestation vient forcément à l’esprit de ceux qui s’échauffent à lire ces paragraphes qui ne l’ont pas évoqué. Rappelons-là encore qu’une manifestation est l’émanation du mécontentement d’une partie de la population ou société civile, qu’elle reste soumise à l’accord d’administrateurs nommés et qu’elle réduit encore, par ses parcours préétablis les manifestants au statut d’usagers. Bien entendu la manifestation « sauvage » ou « impromptue » donne du fil à retordre à cette logique, puisqu’elle vient perturber les fonctions d’usage normales de l’espace. Mais là encore et au risque de la redondance, elle ne s’exerce que comme un moyen, en réaction, visant une fin.

L’exercice du pouvoir

  L’identification du pouvoir à la domination de groupes d’individus sur d’autres est fallacieuse. Le pouvoir est humain et il n’est autre chose, dans sa substance, que celui de transformer arbitrairement un environnement, son organisation, sociale et spatiale. Exercer le pouvoir c’est donc prendre la liberté de penser, d’inventer, de créer et de construire cette transformation. Une société qui se veut libérale, qui prétend permettre à chacun d’agir librement, ne peut sans contradiction empêcher dans le même temps que les personnes s’organisent ensemble pour faire société. Quel bien commun peut ressortir de la domination de quelques uns sur une majorité, sinon une illusion, celle de l’opinion qui croit – ou ne croit plus – que la possibilité du choix c’est la liberté.[2] En opposition à ce concept mou et dévitalisé de liberté, qui est exemplaire de la mort douce de l’esprit critique que connaît notre société depuis une trentaine d’année, il faut se faire un devoir de rappeler toujours que la liberté, c’est l’exercice du pouvoir réel, c’est-à-dire du réinvestissement permanent de ces lieux du pouvoir, qui ne sont trop souvent pensés que comme les lieux de moyens d’actions par des mouvements dont les objectifs donnés cachent les horizons et causent bien souvent leur dissolution. L’exercice collectif du pouvoir, c’est l’implication de tout un chacun sur ses lieux de vie.

La transparence comme éducation politique

Cette partie est conçue comme une proposition interne, adressée au comité de mobilisation de Paris 1. Elle peut cependant être considérée comme une des fins à la réappropriation par toutes et par tous du pouvoir politique.

  De là la nécessité de transparence au sein des groupes de mobilisation, souvent composites, et au sein desquels les objectifs diffèrent en fonction d’intérêts de groupes organisés, dont – faut-il le rappeler ? – l’intérêt premier est celui de tous (n’est-pas?). Une transparence pratique conçue comme une tribune d’information politique, où chacun peut tour à tour exprimer les points de vue de son groupement et en faire ressortir les objectifs, serait positive pour plusieurs raisons :

1° Elle serait un gage de solidarité de la part de ceux qui s’y exprimerait et donc de leurs organisations respectives ;

2° Elle leur permettrait d’exposer leurs principes et les raisons qui motivent leurs décisions quelles qu’elles soient ;

3° Elle participerait de la formation politique de ceux qui s’impliquent au jour le jour dans la mobilisation ;

4° Elle serait l’expression de ce que peut être l’exercice collectif du pouvoir, à travers une information claire qui facilite la prise de décision collective.

Antoine A.-D.

*Ce texte est totalement libre de droits, sous réserve de non-modification.

[1] Nous n’avons qu’à rappeler les innombrables plaintes et procès faits aux lieux de vie nocturnes dans les quartiers anciennement « populaires », par ceux-là même qui s’y sont installés dans un esprit de partage folklorique, ou encore la facilité qu’ont les riverains à se mobiliser « contre », les salles de consommation, d’intérêt sanitaire, appelées « salles de shoot » dans le 10e arrondissement de Paris, ou plus récemment le centre d’hébergement pour SDF et travailleurs précaires appelé « centre de réfugiés » et « nouveau Calais » par les riverains opposés du 16e arrondissement de la même ville.

[2] Pour exemple, voici le principe n° 11 de l’article 1er du « Projet de loi visant à instituer de nouvelles libertés et de nouvelles protections pour les entreprises et les actifs » : « 11° Chacun est libre d’exercer l’activité professionnelle de son choix ; ». Au-delà du sourire que déclenche ce principe, il en dit long sur le concept de « liberté » que distille le « néo-libéralisme ».

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Une réflexion sur “Repenser la notion de pouvoir

  1. Il ne vous aura pas échappé que la manif sauvage reste le meilleur moyen d’éviter les souricières et tabassages en règle par nos chers compagnons républikins de sécuritude. Toutefois, nous sommes tellement normés dès l’enfance qu’il est difficile à tout un chacun de sortir des rails, surtout pour servir d’écran total à ce petit jeu puéril de saccage des signes du pouvoir et du luxe (n’y aurait-il pas là comme un désir inavouable qui s’exprime?).
    Si nous ne sommes pas capables de changer notre manière de tendre la main (dans tous les sens des termes) alors nous ne passerons que d’un maître à un autre. Ne serait-il pas plus utile de fusiller (une fois pour toutes) que de prendre ce damné pouvoir.

    En ce qui me concerne, la loi travail, je m’en cogne… pas question de bosser du tout. En tout cas pas pour maintenir en vie ce monde là.

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