QUATRE SATIRES

I. LE MONOLOGUE DE L’EMPLOYÉ
« Sans aucun souci du lendemain, dans un bureau clair et moderne, je passe mes jours.
Je gagne la vie de mon enfant qui grandit et grossit d’une façon convenable, non loin de Paris, avec quelques autres jolis bébés, dans une villa qu’on voit du chemin de fer.
La mère ayant repris son travail un mois après l’événement, la fatalité s’en est mise : malade encore, aspirant au repos, elle est partie avec cet Américain dont la concierge faisait peu de cas.
Que faire à cela ? Hélas !
Je gagne la vie de mon enfant, et je gagne ma vie, paisiblement. Je peux aller, vers le milieu de la journée ensoleillée, manger ; et manger encore le soir quand l’activité de la ville, après une période d’intensité considérable, décroît et meurt avec la lumière.
Je peux aussi me coucher, je peux rentrer me coucher dans une chambre modeste, il est vrai, mais située au bon air, dans la plus grande rue d’un quartier populaire, que j’aime, où vivent quelques amis.
Je gagne ma vie paisiblement, sans peine, en faisant un travail régulier et facile pour lequel je ne risque pas du tout d’être ennuyé gravement.
Tout a été soigneusement nettoyé et mis en place lorsque j’arrive ; quand je ferme la porte et m’en vais, saluant mes chefs, aucun souci ne sort avec moi.
Ainsi je gagne ma vie qui s’écoule avec assez de lenteur et d’aisance, et que je goûte beaucoup, à sa valeur. »
« Cependant le soir, libre de mon temps, je prends conscience d’être un homme pensant : je lis et je réfléchis, réservant une demi-heure à cet effet avant de dormir.
Dans ce moment, une amertume coutumière m’envahit et je me prends à songer que vraiment je suis un être humain supérieur à sa fonction sociale. Mais je dis alors une sorte de prière où je remercie la Providence de m’avoir fait petit et irresponsable dans un mauvais ordre des choses.
Si la colère m’anime je me calme aussitôt, songeant à cette fortune d’être placé, par mes intérêts comme par mes sentiments, dans la classe qui possède la servitude et l’innocence.
Esclave, je me sens plus libre qu’un maître chargé de soins et de mauvaise conscience.
Je rêve quelquefois au monde meilleur que mon enthousiasme refroidi me représente plus rarement depuis quelques années. Mais bientôt je sens que je vais dormir.
Et je tourne encore mon esprit vers mon enfant qui me lie à l’ordre social, et dont l’existence aggrave ma condition de serf. Je pense aussi à cette femme… Alors ma respiration devient tout à fait régulière car la tranquillité m’apparaît comme le seul bien souhaitable, dans un monde trop méchant encore pour être capable de se libérer, d’après ce que disent les journaux. »
II. LE COMPLIMENT À L’INDUSTRIEL
Sire, votre cerveau peut paraître pauvre, meublé de tables plates, de lumière coniques tirant sur des fils verticaux, de musiques à cribler l’esprit commercial,
mais votre voiture, autour de la terre, promène visiblement Paris, comme un gilet convexe, barré d’un fleuve de platine, où pend la tour Eiffel avec d’autres breloques célèbres, et lorsque, revenant de vos usines, déposées au creux des campagnes comme autant de merdes puantes,
vous soulevez une tapisserie et pénétrez dans vos salons,
plusieurs femmes viennent à vous, vêtues de soie, comme des mouches vertes.
III. LE PATIENT OUVRIER
A Ch. Falk.
Des camions grossiers ébranlent la vitre sale du petit jour.
Mal assis, Fabre, à l’estaminet, bouge sous la table des souliers crottés la veille. L’acier de son couteau, attaqué par la pomme de terre bouillie, il le frotte avec un morceau de pain, qu’il mange ensuite. Il boit un vin dont la saveur affreuse hérisse les papilles de la bouche, puis le paye au patron qui a trinqué.
A sept heures ce quartier à l’air d’une cour de service. Il pleut.
Fabre pense à son wagonnet qui a passé la nuit dehors, renversé près d’un tas de sable, et qu’il relèvera brutalement, grinçant, décoloré, dans le brouillard, pour d’autres charges.
Lui est encore là, à l’abri, avec, dans une poche sa vareuse, un carnet, un gros crayon, et le papier de la caisse des retraites.
IV. LE MARTYRE DU JOUR OU « CONTRE L’ÉVIDENCE PROCHAINE »
(patience camarade)
in Le parti pris des choses, Francis Ponge
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